CARLA BRUNI-SARKOZY : interview exclusive pour Madame FIGARO

Publié le par Stella Vidal

Interview de Carla Bruni-Sarkozy pour Madame Figaro :

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Ennemie du formatage, la première dame de France a répondu à nos questions en toute liberté, n’en éludant aucune et ne transigeant pas avec ses réponses.

Paru le 27.03.2010 , par Anne-Florence Schmitt et Richard Gianorio

À chaque fois que l’on rencontre Carla Bruni-Sarkozy, on est frappé par sa constance : la même, simple, drôle et particulièrement chaleureuse, immuablement assise près de la cheminée du salon de sa maison du 16e arrondissement parisien avec, à portée de main, son Coca Light et ses cigarettes ultra-slim. Même s’il s’est teinté d’une légère gravité, son discours n’a pas changé non plus : celui d’une femme libre, « entre deux mondes », qui a épousé un homme et, avec lui, un destin qu’elle cherche encore à apprivoiser.

Quelques jours avant cet entretien, Mme Sarkozy était redevenue la top-modèle Carla Bruni pour une séance spéciale dans « la friche », les sous-sols du palais de Tokyo (1), condamnés depuis les années 80 et que son présidentiel époux a à cœur de réhabiliter afin d’y présenter la diversité de la création contemporaine française, projet de grande ampleur livré en 2012. Carla Bruni-Sarkozy, ennemie du formatage, a répondu à nos questions en toute liberté, n’en éludant aucune et ne transigeant pas avec ses réponses : le contrôle accru que pratique désormais la moindre personnalité publique lui est totalement étranger. Interview.

Madame Figaro. – Pourquoi avoir accepté de piloter ce numéro exceptionnel en tant que rédactrice en chef ?
Carla Bruni-Sarkozy. – Pour le plaisir de parler sans méfiance, pour mettre en lumière des gens que j’admire, des causes qui me tiennent à cœur, pour montrer mon univers tel qu’il est réellement, pour me rapprocher un peu de mon image, pour me reconnaître en elle, ce qui est si rare.

Vous avez choisi de mettre à l’honneur deux de vos amies, Farida Khelfa et Marine Delterme. Que vous inspirent ces deux superbes femmes de 40 ans ?
En dehors du fait que Marine et Farida sont des amies proches, je dois dire que je les admire. Non pas pour leur beauté intacte ou pour leur classe, mais surtout pour leur intelligence, leur créativité, leur simplicité à toute épreuve. Pour la sagesse avec laquelle elles affrontent la vie. Marine est joyeuse et cependant profonde, Farida est battante et cependant très tendre. Toutes deux sont brillantes, talentueuses et infiniment drôles. Toutes deux ont su mûrir plutôt que vieillir, toutes deux sont complexes mais simples à aimer, toutes deux sont terriblement vivantes. J’aime aussi l’idée de voir des pages de mode illustrées par des femmes de mon âge, pour une fois. Je les remercie d’avoir joué le jeu avec la photographe Ellen Von Unwerth ; elles sont actrices et aiment jouer, et cela se voit sur ces photos.


Qu’avez-vous ressenti le jour de vos 40 ans, point de départ d’une seconde vie pour la plupart des femmes ? Qu’est-ce qu’une femme de 40 ans ne peut plus s’autoriser ?
Rien n’a changé, en vérité : j’ai 40 ans ou peut-être 100 ans. J’avais déjà un certain bon sens à 5 ans me semble-t-il, et je ressens toujours ces mouvements de joie déraisonnables, tout comme quand j’avais 15 ans. Sinon, pour généraliser un peu, je trouve que les jupes très courtes et les cheveux très longs sont souvent un peu ridicules après 40 ans, mais encore une fois cela dépend beaucoup de la personne. La grâce est le seul des critères.

Vous vous êtes mariée le 8 février 2008. Quel est le bilan de ces deux premières années en tant que femme et en tant que première dame ?
Ces deux années sont passées comme dans un souffle. Je dirais que j’ai trouvé mes marques, pris mes habitudes et retrouvé mon naturel. Au début, la situation était très confuse, alors qu’aujourd’hui elle s’est éclaircie : il y a d’une part la vie publique, celle de la représentation, et d’autre part un temps que je me suis aménagé, essentiellement consacré au travail et à la famille. J’ai simplement divisé mon existence en deux parties distinctes.


Qu’y a-t-il de plus déroutant dans cette vie présidentielle ?
Les rythmes. Des rythmes très rapides, continus, quotidiens. Je viens d’un monde où les rythmes sont beaucoup plus lents, au contraire. Même dans la mode, qui est pourtant un milieu trépidant, les choses n’allaient pas aussi vite. En politique, il n’y a pas de répit, pas de repos, pas de temps mort. Quand on est proche de ce monde, quand on gravite autour, et même si l’on n’est pas du sérail, on est soumis à son tempo, et c’est déconcertant. Quand je suis dans la vie officielle, il n’est même pas question de combattre ce rythme, je m’y soumets volontiers. Mais dans mon autre vie, je retrouve mon temps à moi avec ses rituels, sa tranquillité et sa lenteur.


Quel bilan fait la jeune mariée… ?
Un très bon bilan. (Elle sourit.) La partie intime de notre vie est très difficile à décrire ou à raconter sans impudeur. Ce que je peux dire, c’est que pour moi, en tant que femme, c’est une rencontre importante, unique, inespérée, en termes de tendresse, de confiance, de discussion, d’échange, de compréhension. C’est la première fois que je me sens comprise et soutenue, accompagnée. C’est la première fois que je comprends et que je soutiens. C’est la première fois que je donne et que je reçois autant.


Il s’agit de votre premier mariage. La légitimité était-elle à vos yeux une donnée importante ? Le fait de devenir non seulement une première dame mais une dame…
Je ne suis pas du tout une dame ! (Elle rit.) Pour la Sacem et pour mes agents, je suis Mlle Carla Bruni. Nous, chanteuses ou actrices, restons demoiselles jusqu’à la fin. J’adore être Mme Sarkozy, mais est-ce que j’ai l’air d’une dame ? Je reste une éternelle jeune fille même si je suis sacrément heureuse de m’être mariée avec cet homme-là. (Elle rit.)


Êtes-vous particulièrement vigilante à protéger votre vie privée ?
Pas plus que cela, car j’ai toujours vécu ainsi : protégée et relativement isolée. C’est mon caractère qui me protège : malgré les apparences trompeuses, je suis un ermite, une solitaire. Je ne suis jamais vraiment sortie de cette bulle dans laquelle je vis depuis toujours. Les gens qui me connaissent savent combien il me coûte de sortir. Ma vie est faite de silence et de musique, de livres et de mots depuis longtemps. J’ai toujours chéri ma solitude. Depuis peu sont rentrés dans ma vie mon fils et mon homme. Quant à mes amis, ils me sont proches comme des frères et des sœurs. Mes sœurs, elles, sont comme des amies, mon cercle est restreint et construit depuis un bon bout de temps.


Ces deux années vous ont-elles endurcie ?
Elles m’ont isolée encore davantage peut-être, même si je suis loin d’être coupée du réel. Elles m’ont attendrie aussi. Je vois de plus près le malheur, les difficultés et la réalité des autres. Le travail à la Fondation me permet de rencontrer des gens courageux que je n’aurais sans doute jamais croisés autrement.


Le monde que vous avez découvert est-il violent ?
Le monde médiatico-politique est absolument violent. Ce n’est pas un monde que j’apprécie, je le trouve injuste et assez incompétent. J’aime bien le monde politique, en revanche, majorité ou opposition : il est constitué de grands travailleurs, il est pavé de sacrifices et de vocations, il est anobli par le sacerdoce de servir un pays, une démocratie. C’est un monde bagarreur, mais leur combat est fair-play car à armes égales. C’est un métier qui s’intéresse aux autres, mais il se fait sur le terrain et non pas dans les colonnes des journaux, il me semble.


Nicolas Sarkozy est parfois malmené dans la presse. Cela vous met-il en colère ?
Ce n’est pas parfois mais constamment qu’il est malmené par la presse, j’ai beau savoir que c’est la tradition, oui cela me met en colère. Je suis souvent indignée.


Comment avez-vous réagi face à cette rumeur partie du Web et concernant votre couple ?
La rumeur fait partie de la nature humaine même si elle en est un avilissement. Elle a toujours existé. Mais je méprise celle qui vient d’un blog internet et qui est signée Mickey ou Superman. Je méprise aussi les soi-disant journalistes qui se servent des blogs comme d’une source crédible. Le fait qu’ils reprennent et propagent une rumeur sans fondement, répandue par une source anonyme, me semble être une dérive pour la démocratie et une mise en péril des lettres de noblesse d’un métier dont le sens même est l’intégrité de l’information.


Souhaitez-vous un second mandat présidentiel ?
En tant qu’épouse, je ne le souhaite pas vraiment. Peut-être ai-je peur qu’il y laisse sa santé, peut-être ai-je envie de vivre ce qui nous reste à vivre dans une certaine paix ? Mais quelles que soient la situation et les décisions que prendra mon mari, je ferai tranquillement avec. Je dois dire que je suis réconfortée par les occasions d’aider les autres que cette fonction m’a offertes. C’est une consolation. Et je demeure encore stupéfaite et honorée de représenter la France, je fais vraiment de mon mieux pour être à la hauteur.


Votre discours semble s’être teinté de gravité…
Non, ce n’est pas cela, mais essayez d’imaginer la réalité quotidienne de la fonction présidentielle. Et pour moi, l’équilibre, le bonheur et la santé de mon homme sont des sujets sérieux. Je traverse ce moment de la vie avec beaucoup d’inquiétude.


Êtes-vous transgressive ? Les gens qui vous connaissent savent que vous n’êtes pas formatée…
Je ne suis pas très transgressive : je suis polie, je fais attention aux autres depuis toujours, j’aime la courtoisie, la gentillesse, et, surtout, j’ai le sens du devoir, c’est une espèce d’habitude. Mais il est vrai que je ne me prends jamais pour la première dame, je n’en joue pas, c’est peut-être là où je suis un peu transgressive. Je suis très fière de représenter la France, mais je ne me vois ni dans un statut, ni dans une position. Je n’use jamais des pouvoirs que l’on me prête. Le pouvoir ne m’intéresse pas, il m’est très indifférent, je dirais même qu’il m’encombre.


Je n’aime ni donner des ordres, ni être obéie, ni être considérée pour davantage que je ne suis. En l’occurrence, c’est mon mari qui fait le job et qui le fait avec passion et engagement. Mais en ce qui me concerne, être admirée parce que je suis tombée amoureuse d’un homme qui se trouve être le président de la République française me semble saugrenu, même si j’aime bien être admirée comme la plupart des humains. Je ne suis pas féministe – bien que j’aie toujours construit ma vie seule –, mais je n’éprouve aucun contentement narcissique à assumer cette fonction.


Vous avez toujours dit que vous n’aviez pas rencontré de Pygmalion. Cependant, peut-on dire que Nicolas Sarkozy vous « vertèbre », en quelque sorte ?
C’est quelqu’un qui me protège de moi-même et du monde. C’est quelqu’un qui m’apaise. C’est peut-être le premier homme qui me protège.


Avez-vous noué des amitiés dans cette nouvelle vie ?
Je me suis liée avec les amis les plus proches de Nicolas, avec sa famille que j’aime toute entière, mais le temps est si rétréci qu’il n’est pas facile de laisser fleurir ces nouveaux liens. J’ai beaucoup conservé mes amitiés du temps d’avant mon mariage. On aimerait voir nos amis plus souvent, mais la vérité est que lorsque par hasard nous avons du temps libre, nous sommes plutôt épuisés. Alors, on se repose, on se parle, on lit, on dort… Nous avons réussi à ajuster nos rythmes : moi, je prends moins mon temps, et mon mari davantage le sien. Lui s’adapte a toute situation nouvelle en quelques secondes, quant à moi je ne me suis toujours pas adaptée au fait d’être née… !


Vous, qui avez connu la liberté supposée des mannequins et des artistes, avez-vous parfois l’impression d’évoluer dans une prison dorée ?
Encore une fois, l’isolement est un terrain de liberté pour moi. Et puis, je suis contre l’idée qu’il soit bon de faire tout ce que l’on veut. Je ne pense pas que toute liberté soit libératrice. Ce n’est pas cela l’existence. Je suis persuadée qu’il n’y a aucune liberté sans contraintes. En tant qu’artiste, par exemple, il me paraît plus sage d’avoir quelques contraintes et quelques petites choses à transgresser. Je pense que les artistes demeurent à jamais des enfants transgressifs. Il est vrai qu’à cet égard, je suis servie… ! (Elle sourit.)


Lorsque vous avez rencontré Bono pour ce numéro spécial, vous sembliez très intéressée par les fondements de sa vocation humanitaire…
Oui, car en ce qui me concerne, cette action, celle de diriger une Fondation, est née non d’une vocation mais d’un mariage. Il s’agit donc de lui donner un sens en créant quelque chose, en aidant, en participant, en soutenant. C’est une chose que je découvre, qui me plaît, qui m’enthousiasme même. C’est un enrichissement : ceux qui font du bénévolat le savent bien, ce qu’on donne aux autres nous appartient à jamais.


Vous semblez vivre continuellement entre deux mondes. Cette situation est-elle confortable ?
C’est la réalité de la vie. De ma vie, en tout cas. L’entre-deux, cela me connaît, j’ai toujours nagé entre deux eaux, entre deux pays, entre deux langues, entre deux métiers, entre deux rêves et entre deux pères aussi. Je me suis habituée à cela depuis que je suis toute petite. La seule chose dont je suis certaine c’est qui je suis, moi. Et je crois connaître ma place.


Vous évoquez vos deux pères, est-ce que tout cela est réglé psychologiquement ?
Je ne suis pas sûre qu’il faille tout régler ; peut-être que les choses les plus importantes ne se règlent jamais ? Je fais avec…


Une note plus légère pour terminer : vous continuez d’être l’ambassadrice de l’élégance française. La mode vous intéresse-t-elle autant ?
J’adore la mode, mais en spectatrice admirative. Je dois dire que je ne suis pas une fashionista, et le monde de la mode, qui est comme une famille pour moi, s’en est aperçu depuis longtemps. J’aime être élégante, mais je ne suis pas une femme très sophistiquée. Disons que je ne suis pas pointue. Je ne pense jamais à ma coiffure, à mon maquillage, je suis imperméable aux tendances, je ne porte pas de bijoux, tout cela n’a pas sa place dans mon existence.


En tant que première dame, je suis plus attentive, bien sûr. Je mesure la quantité de talents exceptionnels que la mode française offre au monde. J’admire l’extraordinaire créativité des couturiers et des créateurs français, j’admire aussi le savoir-faire admirable des premiers d’ateliers, des petites mains, des brodeurs et de tous ces corps de métiers fantastiques et menacés.

Je souhaiterais à travers ma Fondation aider les jeunes défavorisés qui le souhaitent à accéder à l’apprentissage de ces magnifiques métiers d’art et d’artisanat. Sinon, je n’ai pas de tenue type, à part peut-être mes tailleurs-pantalons en velours côtelé. J’aime aussi les petites robes de cocktail, je les chéris, même, ces petites robes qui me facilitent la vie, car on peut les porter en toute circonstance.

Quant aux talons, je n’aime pas trop cela. Cela vient sans doute de l’époque ou j’étais mannequin et où j’ai beaucoup souffert des pieds : pendant près de quinze ans, j’ai porté des chaussures magnifiques et cependant inconfortables sur les podiums, et dès que j’ai arrêté le mannequinat, je me suis mise au confort. Je me souviens de quelques amies raffinées et féminines stupéfaites de me voir en concert aux Bouffes du Nord chaussée de mes vieilles Clarks !


Justement, préparez-vous un album ?
Oui, je l’écris en ce moment, je vais essayer de l’enregistrer cet été. Je travaille toute seule mes maquettes, ou avec Tao, mon guitariste, et c’est un moment délicieux : d’un rien, d’un sentiment, d’une sensation ou d’une idée, on fait une chanson, et c’est un miracle. Par ailleurs, la scène me manque et j’en referai si les gens veulent bien m’entendre. Même si mon mari souhaitait accomplir un second mandat, je me débrouillerais. Mon métier est magnifique et je n’ai pas le goût du sacrifice.


Pouvez-vous nous confirmer votre présence au générique du prochain film de Woody Allen ?
Oui, normalement. Le tournage devrait avoir lieu cet été à Paris. Je ne sais pas encore ce que je jouerai, je n’ai pas reçu le scénario. C’est un vrai personnage, semble-t-il. À moins qu’il me demande d’être figurante ?! Tout est toujours possible… (Elle rit.)

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